Sur les quais de Seine

Ce que la course m’a apporté

« Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon». Ô combien cette citation d’Emile Zátopek résonne vraie en moi, et en beaucoup de monde je suppose. La course à pied, et encore plus à partir de mon premier marathon, a véritablement changé ma vie. Pour le meilleur et… que le meilleur en fait.

Quoi de mieux pour tirer un bilan de ce que m’a apporté la course que cette longue période de blessure sportive. C’est dans le manque que l’on mesure le mieux les bienfaits, ou les méfaits, de quelque chose. Et parce que j’ai eu pas mal de temps pour réfléchir aussi. Ça aide. Si si, un peu quand même. Ces déjà trois mois d’arrêt m’ont permis de mieux faire le point, de sortir d’une longue période de frénésie sportive pour me mettre au clair sur mon rapport à la course, et à bien d’autres choses.

Impacts physiques et sportifs

Ce à quoi on pense en premier concernant la course à pied, c’est l’aspect sportif et physique bien sûr. Comme beaucoup, j’ai commencé la course pour des raisons… de poids. Et oui. Diablement pas original. Etudes, soirées et pas de sport, le cocktail explosif qui nécessitait des mesures adéquates. J’ai quitté le lycée sur le poids de 62 kilos, j’ai fini ma prépa à 65, fin de première année d’école à 70, pour redescendre ensuite à 68, puis remonter en à peine 6 mois à 72,5, avant un pic à 75. Faut bien se le dire, cumuler chips, bières et vodka bas de gamme à longueur de temps, c’est pas très bon pour le ventre. Ni pour rien en fait. T’es essoufflé en montant un escalier, tu commences à prendre de partout, t’achètes des pantalons plus grands, bref c’est nul. Je n’avais pas de problèmes de santé particuliers, juste une sensation de me sentir lourd et de perdre en tonus.

Du coup, pour mes 21 ans, j’avais pris la résolution de me mettre à courir. Le 9 novembre 2013 exactement. En mode « mon gars, c’est pas dans 10 ans qu’il faudra se prendre en main, c’est maintenant ». On ne va pas se refaire tout le film (il est déjà bien étayé ici et ici), mais disons que les débuts ont été… laborieux. C’est le fait de participer à des courses, et notamment mon premier marathon, qui a totalement changé mon rapport à la course. D’un élément de perte de poids, ce sport est devenu un moment de plaisir et un moyen de me challenger et me fixer des objectifs toujours plus élevés.

Niveau physique, la montée progressive en charge d’entrainement au fil des années m’a permis de perdre les kilos superflus et de m’affiner. Je tourne aux alentours de 67-68 kilos, hors blessure. A priori, parce que le poids n’est clairement plus une question, je n’ai pas de balance et ne me suis pas pesé depuis bien longtemps. Ce n’est pas pour moi un critère, ni un élément pertinent, je suis bien dans mes baskets, et ce peu importe les kilos.

Je me suis creusé à pas mal d’endroits (coucou les T-shirts en S voire XS), me suis musclé, notamment au niveau des jambes (désolé pour les mains des masseurs/euses). J’ai gagné en tonicité, en forme physique. Surtout, je me suis forgé un corps qui me permet de vivre comme je l’entend, de ne rien m’interdire, de pouvoir gambader où je veux, me transporter là où je le souhaite, d’aller tenter les courses et les défis de mes rêves. Des défis cons certes, mais quand même. Petit corps, merci de me permettre de faire n’importe quoi, même si parfois il y a de l’eau dans le gaz entre nous. On se réconcilie bientôt ?

Je suis en bonne santé, même si ma mutuelle ne doit clairement pas penser la même chose en ce moment, vu mes dépenses en kiné et autres spécialistes. J’ai un système cardio-vasculaire en bon état me permettant de monter des étages avec un masque sans difficultés (gros défi de cette période covid). La pratique sportive m’a forcé et poussé à avoir une meilleure hygiène de vie, à mieux manger, à mieux prendre en compte mes besoins en sommeil, à moins faire n’importe quoi, à mieux me structurer. Mon espérance de vie ne s’en porte que mieux. Même si mon médecin du sport ne semble pas apprécier le trop peu de légumes de mon alimentation. Je ne peux pas dire que la course m’a sauvé la vie, comme cela a pu être le cas pour certains, mais cela m’a clairement permis de mieux vivre.

Se donner une structure

La course à pied m’a donc fourni un cadre, et ce bien au-delà de la simple hygiène de vie. Quand on prétend à des performances particulières en sport, on est bien forcé de se structurer, de se créer des routines, d’avoir une organisation parfois un peu militaire. Et au fur et à mesure que les objectifs sont devenus de plus en plus corsés, mon mode de vie s’est adapté pour suivre le rythme, en douceur, progressivement. Jusqu’à organiser ma vie pour réussir à courir tous les jours, sans que cela impacte trop le travail et la vie sociale. J’ai toujours fait en sorte de caser mes séances à droite à gauche de façon à continuer à faire d’autres choses et à voir mes proches sans que cela les impacte trop. La course à pied est devenue une part importante de ma vie, mais ce n’est pas tout, ni même le principal, et ça ne le sera jamais.

En période préparation marathon, c’était ainsi : sortie à jeun le lundi ou vendredi matin tôt, fractionné le mardi soir, sortie de groupe le mercredi soir, fartlek ou séance active le jeudi ou vendredi midi, sortie normale le samedi matin, sortie longue le dimanche matin. En assumant toujours la fatigue créée, et en étant capable d’aller voir des amis l’après-midi après un marathon défi con par exemple. 

La course a donc pendant longtemps organisé mes semaines, m’a mis des repères chaque semaine : « Aujourd’hui je cours x kilomètres à tel moment, il faut que je prépare mon sac, il faut que je me lève à telle heure », « Aujourd’hui je ne cours pas, repos ». C’est bête, mais pour quelqu’un d’organisé comme moi c’est limite rassurant d’avoir ce type de planification où je sais où je vais. Sans pour autant être un ayatollah du plan, et en étant pour autant capable d’être flexible et de décaler ou modifier une séance en cas d’impératif ou de fatigue particulière.

Objectifs et défis de vie

La course à pied m’a permis dans le même temps de me structurer plus à long terme, via la définition d’objectifs sportifs et de vie. Planifier ses courses pour l’année, visualiser la finalité des entraînements et séances dans le dur, envisager des stades de progression sur plusieurs années pour aller chercher des gros défis de vie. 

Cela m’a clairement permis de passer un cap dans la vie. J’ai besoin de challenges, de défis à relever. C’est à ça que je marche, au dépassement de soi, à la réalisation d’objectifs, de projets. Je ne sais pas vivre juste une vie quotidienne sans qu’il n’y ait de buts de plus long-terme à visualiser que métro boulot dodo. J’ai besoin d’avoir quelque chose pour lequel me battre, avoir des projets qui me tiennent à cœur. 

Un besoin qui a longtemps été assouvi par la partie scolaire. Préparer des examens, passer les étapes de la vie étudiante les uns après les autres. Même quand le côté scolaire est devenu un peu trop simple et frustrant, j’ai trouvé d’autres projets extra-scolaires, associatifs, dans lesquels je me suis jeté corps et âme, perfectionnisme oblige. Quand je fais quelque chose, je m’implique totalement, entièrement, passionnément, sans retenue. C’est tout ou rien. Quitte à passer pour un fou.

La montée en puissance sur la course à pied est justement intervenue à la fin de ma vie étudiante. Déjà parce qu’il était plus simple de s’y impliquer et de s’inscrire à des courses quand on ne déménage plus tous les 6 mois. Aussi parce que j’avais besoin de nouveaux challenges, nouveaux buts, nouveaux projets dans lesquels me lancer entièrement, le scolaire ne remplissant plus ce rôle. 

Donner le meilleur de soi-même

Un autre aspect qui m’a attiré dans la course à pied, c’est que les résultats sont objectifs, nets et sans appels. Je suis un perfectionniste, exigeant envers moi-même, un premier de classe qui a vécu une bonne partie de sa vie en allant chercher les meilleures notes possibles à l’école, à toujours travailler davantage pour progresser. Sans me poser de questions, parce que c’était ce que j’aimais, apprendre et digérer des connaissances pour en faire une copie concrète. Je n’ai jamais pu retrouver cet aspect net et tranchant de la note dans le milieu professionnel, ce gradient qui permet de se positionner et d’évaluer ses progrès. De se dire : “Je suis meilleur qu’hier”.

La course au moins c’est précis, sans appel. Les chiffres ne mentent pas. Tu sais si tu progresses ou non. Tu sais si tu as foiré ta séance. Tu sais ce que tu dois faire. Tu connais tes objectifs et ce que tu dois faire pour les atteindre. Tu as un plan, tu le suis. C’est assez scolaire d’une certaine manière. Même au-delà de l’aspect performance sur route, le trail répond à la même logique : pas de chrono à viser, mais des kilomètres et du dénivelé à cumuler et un entraînement pour l’atteindre. J’aime cet aspect sans équivoque, qui me permet de me jauger, et de continuer à me pousser sur la voie du progrès. Du moins à ce que j’assimile comme étant les progrès que je vise moi-même, à mon échelle. La course m’a ainsi permis de continuer à me trouver des jauges de progression, à me donner l’impression de continuer à aller de l’avant, à devenir une meilleure version objective de moi-même.

 Un vecteur de partage et de rencontres

Au niveau social, la course m’a également apporté beaucoup. Je courais beaucoup seul les premières années. Mais il m’est venu assez rapidement l’envie de partager cela avec d’autres. Parce que courir seul c’est quand même assez chiant, qu’on se le dise. J’ai rejoint Adidas Runners Bastille en mai 2017, juste après mon retour définitif à Paris. Et j’y ai rencontré beaucoup de monde, des personnes avec qui je n’aurais pas eu l’occasion d’échanger dans d’autres circonstances. Les réseaux sociaux m’ont également permis de découvrir d’autres sportifs, d’autres personnalités. L’amour de la course, du dépassement, mais aussi parfois des bonnes choses comme la bouffe et la bière, nous ont rapproché. J’y ai trouvé des personnes extraordinaires, des partenaires d’entraînement, des sources d’inspiration, des amis. J’ai fait de magnifiques rencontres, partagé des moments incroyables, vécu de belles émotions, réalisé des défis complètement cons avec eux. La course à pied, vue comme un sport individuel, peut, et a été pour moi, un formidable vecteur de partage et de rencontres. 

Prise de confiance et affirmation de soi

Enfin, je pense que c’est au niveau mental que la course m’a le plus apporté. Je crois que comme beaucoup de monde, la course, les différents défis réalisés, m’ont permis de prendre conscience petit à petit que je me bridais seul et que mes seules limites étaient celles que je m’imposais. 

La confiance en soi ce n’est pas quelque chose d’inné chez moi. J’ai longtemps plutôt été quelqu’un d’introverti, réservé, qui n’osait pas grand chose, mais avait peur de beaucoup. Par nature, et pour différentes raisons de la vie. Mais la course m’a véritablement fait prendre conscience de ce que j’étais capable de faire.

Je ne suis pas sportif. Personne ne veut me croire, mais pourtant c’est bien le cas. Clairement au niveau génétique on repassera sur les prédispositions. J’ai passé mon enfance et adolescence à être nul de chez nul. Et pourtant… Les faits, les chiffres parlent d’eux-mêmes. J’ai aujourd’hui un « palmarès » dont je n’ai pas à rougir. J’ai fait des choses incroyables dont je ne me serais jamais cru capable. J’ai atteint un niveau que je croyais autrefois réservé à des dieux inatteignables. Comment ? Tout simplement parce que j’y ai cru. J’ai bossé, encore et encore, sans relâche. J’ai chuté, échoué, me suis relevé et suis reparti au combat. Avec détermination, persévérance. Et ça a payé. 

A force de voir les objectifs être atteints, les succès s’accumuler, j’ai pris davantage confiance en moi. Je suis passé du « pourquoi moi ? » à « pourquoi pas moi ? ». Si quelqu’un peut le faire, qu’est ce qui m’empêche de faire de même ? J’ai cherché, étape après étape, à toujours me challenger davantage, à aller chercher mes limites physiques. Et par là même à repousser mes limites mentales. A comprendre que j’étais capable de tout, absolument tout ce que je voulais.

La pratique de la course, et les réussites associées, m’ont permis de davantage m’affirmer, prendre conscience de mes forces et atouts, de ne plus me focaliser sur ce que je n’étais pas mais d’aimer ce que j’étais. Ça m’a permis de mieux me connaître, de comprendre, d’exprimer et faire ressortir cette force, cette flamme qui est en moi. Cela m’a bien sûr été utile dans mes défis sportifs, mais également progressivement au-delà dans ma vie de tous les jours, sur tous les sujets. Cela m’a permis de mieux apprendre à m’accepter tel que je suis, à m’aimer, me faire confiance pour être capable de m’adapter et surmonter tous les obstacles. 

Dépasser le cadre de la course

Alors bien sûr, on pourrait dire que tout cela repose sur un équilibre bien fragile, basé sur mes performances physiques. Cette confiance en moi ne risquait-elle pas de s’effondrer à mesure que le corps marquerait le pas ? Car, j’en suis bien conscient, petit corps commence progressivement à prendre un peu d’âge, et certaines performances pré-covid ne sont peut-être déjà plus ré-atteignables. Eh bien oui, 2 ans dans la vue à ce niveau, ça tape un peu quand même, tu vieillis Bibi. Sans compter le gros hic de l’année : le gros bobo (rien à voir avec le quinoa) qui te fait davantage ressembler à Gérard Larcher qu’à Usain Bolt. 

Clairement, je me suis vraiment posé la question au début de la blessure, quand il m’est devenu impossible de courir. “Je suis qui moi encore, si je ne suis plus capable de courir ? A quoi je suis encore bon ?”. La faute à toutes ces années où malheureusement ton image est devenue tellement réduite à la course dans l’esprit des gens, que tu en es venu à t’assimiler totalement à tes performances sportives. Comme si tu ne pouvais valoir que par cela, puisqu’on ne te voyait plus comme autre chose qu’un débile avide de défis cons et de chronos. Je sais que certains performers se reconnaitront “Non mais les gars, je ne suis pas que coureur, je suis et sais faire d’autres choses hein !”

Et puis en fait c’est passé. Parce que j’ai eu le temps de réfléchir, cogiter, de revenir à d’autres passions, de me recentrer sur ce que je voulais. Oui, je ne suis plus capable, temporairement, de faire tout ce que je veux physiquement. Mais non, ça ne m’enlève rien à ce que je suis. Je suis toujours cet être persévérant, battant, bosseur, curieux, passionné, qui va au bout des choses, qui a soif de découvertes et de se challenger. Et ça, peu importe qu’on parle de course, de n’importe quel autre sport, ou de tout autre sujet. C’est ce que je suis, au plus profond de moi, ce que la course m’a permis de me révéler davantage à moi-même, et ce n’est pas la qualité de ma foulée ou de mon pas claudiquant qui va changer cela. 

La course m’a donc fait passer un cap dans l’affirmation et la connaissance de moi, mais il est sans doute enfin temps que cela dépasse le simple cadre du sport. Claudiquant et affaibli donc, mais prêt à bien d’autres aventures. 

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